Interview de Constance Fichet-Schulz de Toit de Paris : Quand le street-art illumine les toits de Paris

Bonjour Constance, pouvez-vous nous parler de votre parcours et de votre rôle au sein de Toit de Paris?

J’ai un parcours hybride, à la croisée du design, de l’entrepreneuriat et du rapport sensible à la matière. Je viens du monde de la création, avec une attention particulière portée aux usages, aux récits et à la façon dont les objets dialoguent avec leur contexte architectural et urbain.

Avec Toit de Paris, j’ai souhaité déplacer le regard sur un matériau omniprésent mais souvent invisible : le zinc des toitures parisiennes. C’est un véritable marqueur du paysage haussmannien. L’idée a été de le sortir de son rôle purement technique pour en faire un support de culture, de mémoire et de design, en lui offrant une seconde vie à travers des objets porteurs de sens et une signalétique patrimoniale et bas carbone.

Mon rôle au sein de Toit de Paris est celui de fondatrice et de chef d’orchestre du projet. Je travaille à la fois sur la vision globale — positionnement, narration, liens avec le patrimoine et les enjeux environnementaux — et sur des aspects très concrets : sourcing des matériaux, conception des objets, collaborations avec des designers, artistes et acteurs du bâtiment.

Toit de Paris est avant tout un projet engagé, qui questionne notre rapport aux matériaux, à la ville et à la transmission. Mon ambition est de montrer que le réemploi peut être à la fois exigeant, désirable et profondément culturel.

Comment décririez-vous l'impact du street-art sur les toits de Paris et comment cela transforme-t-il l'esthétique urbaine de la capitale?

Le street-art sur les toits de Paris agit comme un déplacement du regard. Il investit un espace habituellement invisible, fonctionnel, presque sacré dans l’imaginaire parisien, pour en faire un territoire d’expression contemporaine. En s’inscrivant sur les toitures — et notamment sur le zinc haussmannien — il ne vient pas effacer l’existant, mais dialoguer avec lui.

Ce qui est intéressant, c’est que cette forme de street-art ne s’impose pas frontalement dans l’espace public comme un mur ou une façade. Elle est plus discrète, presque confidentielle. Elle invite à lever les yeux, à ralentir, à redécouvrir la ville depuis un autre point de vue. Cela transforme l’esthétique urbaine de Paris de manière subtile mais profonde : la ville devient un support narratif à plusieurs strates, où le patrimoine et la création contemporaine cohabitent sans s’opposer.

Sur les toits, le street-art prend aussi une dimension poétique et symbolique. Il rappelle que la ville est vivante, en constante réécriture. Ces interventions questionnent notre rapport à la propriété, à la conservation, à la durée. Elles ne cherchent pas la monumentalité, mais l’empreinte, le signe et se laisse traverser par le temps.

Enfin, ce dialogue entre street-art et toitures participe à une évolution plus large de l’esthétique urbaine : une ville moins figée, plus perméable aux récits, aux gestes artistiques et aux usages alternatifs. Paris ne se regarde plus seulement à hauteur d’homme, mais aussi depuis ses lignes de fuite, ses arêtes, ses toits — là où le passé et le présent se rencontrent.

Quels sont les principaux défis auxquels vous avez été confrontée en intégrant le street-art dans les structures existantes des toits parisiens?

L'un des enjeux a été de transposer l’esprit du street-art — libre, spontané, in situ — dans un objet édité, produit en série limitée. Cela implique de conserver l’authenticité du geste artistique tout en l’adaptant à des contraintes de fabrication, de durabilité et de diffusion. Chaque pièce devait rester fidèle à l’univers de C215 tout en respectant les exigences techniques du zinc ancien : ses aspérités, sa patine, ses irrégularités.

Il y avait aussi un défi symbolique : faire entrer le street-art, historiquement associé à l’éphémère et à l’espace public, dans un cadre plus pérenne, presque domestique ou collectionnable, sans le dénaturer. L’édition limitée a été une réponse à cela : elle permet de préserver la rareté, la singularité et le sens du lieu, tout en donnant une nouvelle vie à ces œuvres.

Enfin, cette collaboration a nécessité un dialogue constant entre l’artiste, et l'atelier. C’est précisément dans ce dialogue que le projet a trouvé sa justesse — en faisant du toit parisien non pas un support, mais un récit commun.

Avez-vous des exemples concrets de projets réalisés par Toit de Paris qui ont su capter l'attention du public et comment ont-ils été reçus par les Parisiens?

Depuis la création de Toit de Paris, plusieurs projets ont effectivement permis de mesurer l’intérêt du public pour cette approche mêlant patrimoine, design et réemploi.

Les premières créations, issues du zinc haussmannien réemployé, ont rencontré un écho bien au-delà de Paris. Aujourd’hui diffusées en milliers d’exemplaires, de New York à Tokyo, elles ont touché un public sensible à l’histoire de Paris mais aussi à la valeur narrative de la matière. Ce qui a marqué, c’est ce que cela raconte : posséder un fragment authentique de la ville, porteur de mémoire et de transformation. Les retours évoquent souvent un attachement émotionnel fort, comme si l’objet devenait un lien tangible avec Paris.

Plus récemment, le développement d’une signalétique patrimoniale et bas carbone a ouvert un nouveau champ d’application, plus directement lié à l’architecture et aux usages. Nous avons déjà déployé ces dispositifs dans des bureaux, des logements et des espaces publics en Île-de-France. Un exemple marquant est l’installation de signalétiques réalisées en zinc de réemploi dans des ensembles tertiaires, où le matériau — habituellement invisible — devient lisible, explicite, presque pédagogique. Les utilisateurs perçoivent immédiatement la différence : la matière raconte quelque chose, elle n’est pas neutre.

Les premiers retours sont très positifs, notamment de la part des usagers quotidiens. Beaucoup soulignent le fait que ces dispositifs redonnent une identité locale aux lieux, sans pastiche ni nostalgie. Le zinc réemployé agit comme un marqueur discret mais puissant, qui fait écho au paysage urbain parisien tout en répondant à des enjeux contemporains de sobriété carbone.

Ces projets montrent que le public — qu’il soit international ou local — est aujourd’hui prêt à accueillir des formes de création qui ne se contentent pas d’être esthétiques, mais qui portent un récit, une origine et une responsabilité. C’est précisément là que Toit de Paris trouve sa résonance.

En collaborant avec des artistes comme C215, quelles nouvelles dimensions culturelles ou émotionnelles apportez-vous à votre projet urbain?

Le street-art et les toits de Paris relèvent d’une évidence. Tous deux appartiennent profondément à la ville. Chacun raconte une époque, une histoire, un regard porté sur Paris. Le zinc des toitures a vécu parfois plus d’un demi-siècle : il a traversé le temps, les saisons, les transformations urbaines. Le street-art, et en particulier le travail d’un artiste comme C215, raconte quant à lui les visages, les femmes et les hommes qui façonnent la ville au quotidien.

Cette collaboration ne fait que renforcer ce qui nous anime depuis le début avec Toit de Paris : créer un lien entre l’histoire de Paris et l’histoire de celles et ceux qui l’ont vécue. Le matériau porte la mémoire des lieux, l’art révèle la mémoire humaine. Chacun apporte son langage, son regard, sa sensibilité.

L’art permet aussi d’introduire du beau et de la poésie là où l’on ne les attend pas forcément. C’est un vecteur d’émotion immédiat, capable de rendre perceptibles des enjeux parfois abstraits comme le réemploi, la récupération ou la préservation des ressources. Nous sommes convaincus que ces démarches trouvent d’autant plus d’écho lorsqu’elles touchent, lorsqu’elles émeuvent.

C’est précisément pour cela que l’art fait pleinement sens dans notre démarche. Il nous permet de raconter l’histoire des matériaux, de célébrer le travail de la main de l’homme, tout en portant un regard contemporain et responsable sur la ville. Chez Toit de Paris, nous cherchons depuis le début à conjuguer sens, émotion et engagement environnemental — et cette collaboration en est une expression naturelle.

Voyez-vous des évolutions ou des innovations futures dans la manière dont le public interagira avec le street-art sur les toits de Paris?

Oui, très clairement. Nous sommes convaincus que le street-art — et plus largement l’art — est en train d’ouvrir une nouvelle dynamique dans la manière dont la ville se raconte et se partage. D’un point de vue philosophique, il accompagne notre développement en nous aidant à déplacer le regard : regarder la ville autrement, par ses matériaux, ses strates, ses traces humaines. D’un point de vue plus technique, il nous pousse aussi à inventer de nouveaux supports, de nouveaux formats et de nouveaux usages, compatibles avec les contraintes patrimoniales et environnementales.

Chez Toit de Paris, nous travaillons déjà sur d’autres matériaux issus du réemploi, au-delà du zinc, avec cette même intention : faire résonner l’histoire des villes à travers leurs matières. C'est le point de départ pour imaginer une ville plus lisible, plus sensible, plus incarnée.

Ces innovations ouvrent la voie à une relation plus émotionnelle entre les habitants et leur ville. En rendant visibles des espaces jusqu’alors ignorés — les toits, les matières, les traces — le martériaux devient un outil de transmission et de lien. Une manière de raconter la ville non seulement par sa forme, mais par ce qu’elle a vécu et ce qu’elle continue de faire vivre.

Quel message aimeriez-vous transmettre à nos lecteurs qui souhaiteraient s'engager dans des projets artistiques similaires à Paris?

Paris est une ville profondément fascinante et inépuisablement inspirante. Son histoire, sa densité, ses strates successives offrent une matière infinie à l’interprétation. L’art permet justement de la raconter avec subtilité, sans jamais être littéral. Il laisse un espace ouvert, dans lequel chacun peut projeter ses propres rêves, ses doutes, sa sensibilité.

L’histoire de Paris a énormément à nous apprendre, mais elle peut parfois être figée, surinterprétée ou caricaturée. À travers l’art, nous cherchons au contraire à la faire vibrer, à la rendre vivante et actuelle. C’est là que l’expression artistique prend tout son sens : elle suggère plus qu’elle n’impose, elle ouvre des lectures multiples, elle accepte la nuance.

Chez Toit de Paris, nous sommes convaincus que c’est précisément dans cette approche non frontale que la ville se raconte le mieux. L’art permet de révéler les couches invisibles de Paris — ses matières, ses traces, ses silences — sans les enfermer dans un discours unique. Il offre une forme de transmission sensible, où le patrimoine devient une expérience intime plutôt qu’un récit figé.

C’est dans cet espace de liberté et de nuance que nous aimons inscrire nos projets, en laissant à chacun la possibilité de se réapproprier l’histoire de Paris à sa manière.

Pour en savoir plus : https://www.toitdeparis.com

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