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Interview de Célestin-Joseph Wilke de Cathédrales art chrétien : L’art chrétien contemporain : préserver le savoir-faire artisanal dans les ateliers français

Pour commencer, pouvez-vous vous présenter et raconter comment vous êtes passé de la formation horlogère à la reprise de l’atelier Cathédrales, et en quoi ce parcours singulier façonne aujourd’hui votre approche de l’art chrétien contemporain ?

Jeune passionné par la beauté et par l'artisanat, je viens d'achever mon CAP d'horlogerie, lorsqu'on me propose d'aller aider des amis dans leur atelier d'art. Ils devaient effectivement achever un certain nombre de commandes avant de liquider l'entreprise. C'est dans cet atelier fondé en 2011 que j'ai appris les bases du moulage d'art, ainsi que beaucoup de techniques, aux côtés d'une famille d'artistes talentueux et passionnés. Cette famille me trouvant les capacités, me propose alors de reprendre le matériel, les outils, et surtout le stock de moule qui est le trésor de l'atelier. Cette reprise est un tournant dans ma carrière, et m'a fait remettre bien des choses en questions, car je ne connaissait pas du tout l'art ancien, roman et gothique. C'est aux cotés de ces amis artistes que j'ai découvert ce monde de forme et de couleur, et j'ai compris que le travail de nos anciens, dont nous sommes héritier, est un capitale immense ; c'est à dire que même si nous voulons aller de l'avant dans l'art contemporain, il ne faut jamais oublier d'interroger l'art des anciens.

Votre travail s’inscrit dans la lignée des grandes périodes de l’art chrétien, tout en étant résolument contemporain. Concrètement, comment articulez-vous fidélité aux canons traditionnels (iconographie, symbolique, couleurs, postures) et liberté de création personnelle dans vos statues, cierges et crèches ?

Mes statues sont en résine acrylique, moulé dans des moules en silicone. Ces matériaux sont venus remplacer le plâtre et les anciens matériaux, ils sont développés par des ingénieurs pour avoir toujours plus de performances et une meilleure durabilité. C'est dans ces matériaux contemporain que j'imprime la trace de l'art du passé, en moulant des statues romanes ou gothiques. L'esthétique est ancienne, la statue est contemporaine. Le style et la beauté des arts du Moyen Âge étaient fait pour être intemporel et pour durer dans le temps. Mes statues sont renforcées à la fibre de verre pour durer dans le temps. Et je pense que si l'architecte de la cathédrale de Strasbourg avait connu les résines, il en aurait fait bon usage. Et puis on peut se permettre d'adapter des iconographie plus moderne tel le Sacré-Coeur, à des statues plus anciennes comme le "Beau Dieu" de la cathédrale d'Amiens. La encore si les sculpteur du XIIIe siècle connaissaient le Sacré-Coeur, ils n'auraient pas hésité à l'ajouter à leurs statues. Ainsi de tout les produits ; je recherche une qualité d'art et de prière, comme l'ont cherchés les anciens, adapté à la petite statue d'intérieur que nous connaissons aujourd'hui. Et je n'hésite pas non plus à proposer des esthétiques plus récente comme la statue de Saint Joseph copié d'un modèle du XXe siècle, ou les décors des cierges de baptême pour lesquels je propose différents styles.

Vous insistez sur un rapport exigeant à la matière et au temps, à rebours de la logique industrielle. Pouvez-vous décrire, étape par étape, la fabrication d’une pièce emblématique de l’atelier (par exemple une statue du Sacré-Cœur ou de Notre-Dame de Paris), et montrer à quels moments se joue précisément la préservation d’un savoir-faire artisanal ?

Le travail de l'artisan est d'avoir l'œil à tous les détails, contrairement aux pièces industrielles qui sont contrôlées ponctuellement sur la chaîne. Je coule la résine progressivement dans le moule, en la faisant pénétrer dans tous les replis de formes à l'aide d'un pinceau, et en incorporant la fibre de verre qui fera la structure mécanique. À ce moment j'incorpore également la prière que le client m'a confié, pour qu'elle reste à jamais scellée dans sa statue. C'est après le démoulage que commence le véritable travail de sculpture, où je reprend à l'outils chaque détail, reproduisant les gestes des artistes de tous les temps. Ensuite vient le travail de peinture : là-encore, le geste est celui du peintre de toujours, les teintes sont choisies en fonction de l'idée que je veux inculquer dans l'oeuvre, et la matière, la peinture acrylique, est contemporaine. Après la peinture je passe quelques laques, vernis ou teintes en fonction du rendu, de la texture ou de la brillance souhaité. À chaque étape il y a bien sûr des temps de séchage qui laissent vivre plusieurs jours les statues au sein de l'atelier.

Dans un contexte où de nombreux objets religieux sont produits à bas coût à l’étranger, quels sont, selon vous, les principaux défis pour un atelier français comme Cathédrales : prix, formation des mains, transmission, rapport au sacré… et comment y faites-vous face au quotidien ?

Il y a deux défis principaux pour des ateliers comme le mien aujourd'hui : la qualité et la visibilité. En effet je ne peux pas me permettre de m'aligner sur les prix des produits industriels. Étant plus cher, mes oeuvres doivent nécessairement aussi se démarquer par une qualité exceptionnelle. Aussi je suis en perpétuelle recherche d'amélioration ; matières, techniques, finitions, c'est une préoccupation de tous les instants. Et je ne dis pas que j'ai déjà trouvé à être partout supérieur aux produits du commerce, mais je compte bien le devenir. Ensuite il faut se faire connaître. À une époque où internet et les réseaux sont saturés d'informations, il est assez difficile de surnager. Je fais parler de moi par des personnes connues, et petit à petit le bouche à oreille fera son office.

Vous travaillez sur commande pour des paroisses, communautés ou particuliers. Avez-vous un exemple concret de commande qui vous a particulièrement marqué, et qui illustre la manière dont l’art sacré, fabriqué à la main, peut nourrir la vie de foi et redonner corps à une tradition chrétienne française parfois fragilisée ?

Ce que j'apprécie particulièrement, ce sont les pièces personnalisées. Quand il s'agit d'une prière à sceller dans une statue, la pièce sera semblable aux autres visuellement, mais avec un contact plus fort avec les personnes. Je suis alors un peu leur porte-parole avant que la statue elle-même ne le devienne. Que ce soit les cierges de baptême, il y a le contact avec les clients, et la pièce qui sortira de l'atelier sera unique, sur mesure, en lien avec l'évènement. C'est là où le métier devient riche, toujours nouveau tout en se répétant, et c'est la qu'est la beauté.

Quand vous regardez à 10 ou 20 ans, comment imaginez-vous l’avenir de l’art sacré en France : la place des petits ateliers comme le vôtre, l’usage de nouveaux matériaux ou techniques, et le rapport des jeunes générations à ces objets de piété ?

J'espère que l'avenir s'ouvre pour les entrepreneur. Aujourd'hui l'industrie Européenne et Française est à bout de souffle, de plus en plus concurrencée par les Asiatiques qui montent en qualité. Mais l'Europe a une tradition artisanale très ancienne qui avait petit à petit été mise de côté après à la révolution industrielle. Maintenant beaucoup de gens commence à vouloir retrouver une qualité de produits et de services et rechercher un commerce de proximité. Je crois vraiment que l'artisanat est une bonne réponse au monde actuel.

Pour conclure, quel message aimeriez-vous adresser à ceux qui souhaitent soutenir ou rejoindre ce mouvement de renouveau de l’art chrétien – qu’ils soient jeunes artisans, paroisses, ou simples fidèles désireux d’acheter autrement leurs objets religieux ?

Recherchez la qualité, recherchez une matière porteuse de sens. Une matière qui a passée par les mains d'un artisan est une matière qui a été façonnée par une pensée, c'est l'artiste qui donne à son oeuvre tel forme, tel teinte qu'il a pensé en amont et qu'il a voulu. Même si il y a des humains qui programment les chaînes de production, aucune machine ne peut comprendre comment chaque pièce a son originalité, ni ne peut produire cette originalité. Et puis si la vie vous ouvre cette voie de l'artisanat, n'hésitez pas à vous y engouffrer ; il y a des myriades de métiers en tous genres et vous y trouverez votre bonheur...

Pour en savoir plus : https://cathedrales-art-chretien.com/

Publié le