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Patrimoine & Rénovation

Interview de Célestin-Joseph Wilke de Cathédrales art chrétien : Préserver et transmettre l’art chrétien des cathédrales à l’ère contemporaine

Célestin-Joseph, pouvez-vous nous raconter comment vous êtes arrivé à la tête de l’atelier Cathédrales, et en quoi votre parcours d’horloger a façonné votre manière de travailler l’art chrétien inspiré des grandes cathédrales romanes et gothiques ?Je ne suis pas devenu...

28 avril 2026 9 min de lecture
Interview de Célestin-Joseph Wilke de Cathédrales art chrétien : Préserver et transmettre l’art chrétien des cathédrales à l’ère contemporaine

Célestin-Joseph, pouvez-vous nous raconter comment vous êtes arrivé à la tête de l’atelier Cathédrales, et en quoi votre parcours d’horloger a façonné votre manière de travailler l’art chrétien inspiré des grandes cathédrales romanes et gothiques ?

Je ne suis pas devenu chef d’atelier par un parcours classique. L’atelier Cathédrales, fondé en 2011, m’a été confié à un moment où il traversait des difficultés. J’y ai vu une responsabilité plus qu’une opportunité : celle de faire perdurer un savoir-faire et un esprit profondément enracinés dans l’art chrétien.

Ma formation d’horloger influence encore aujourd’hui toute ma manière de travailler. Elle m’a appris la précision, la patience et le respect du détail. Dans l’horlogerie, chaque geste compte — et j’applique cette même exigence à la sculpture.

C’est ainsi que je m’inscris dans la continuité des artisans des époques romane et gothique : un travail rigoureux, mais au service de quelque chose de plus grand, où la beauté naît autant de la justesse du geste que de l’intention qui l’habite.

Quand vous parlez de « lenteur du geste » et de « cohérence des formes », comment cela se traduit-il concrètement dans la fabrication d’une statue ou d’un cierge, et en quoi cette exigence artisanale participe-t-elle à la transmission de la foi dans les foyers d’aujourd’hui ?

La lenteur du geste, concrètement, c’est refuser toute précipitation dans la fabrication. Chaque étape — du moulage à la peinture — est faite à la main, avec le souci de laisser le temps à la matière de prendre sa place et à la forme de s’ajuster. La cohérence des formes, elle, consiste à veiller à ce que rien ne soit gratuit : une posture, un regard, un pli de vêtement doivent aller dans le même sens, exprimer une même intention.

Pour un cierge comme pour une statue, cela signifie que l’objet n’est pas simplement fabriqué, mais réellement construit, avec une unité intérieure.

Cette exigence artisanale participe à la transmission de la foi d’une manière discrète mais réelle. Parce qu’un objet fait avec justesse porte en lui une forme de vérité : il invite au recueillement, il apaise, il oriente. Dans un foyer, ce type de présence peut aider à créer un espace de prière simple, mais habité — et c’est souvent par ces signes concrets que la foi continue de se vivre au quotidien.

Vous travaillez à la fois sur des reproductions d’œuvres anciennes et sur des créations originales : comment trouvez-vous l’équilibre entre fidélité à la tradition (romane, gothique) et liberté créative pour parler au regard contemporain sans trahir l’esprit des cathédrales ?

L’équilibre ne se trouve pas en cherchant à “moderniser” la tradition, mais en la comprenant de l’intérieur. Quand je travaille à partir d’une œuvre ancienne, je ne cherche pas seulement à en reproduire les formes, mais à en retrouver l’intention : pourquoi elle a été faite, dans quel esprit, avec quelle foi.

Pour les créations originales, je m’appuie sur les codes romans et gothiques — la sobriété, la verticalité, la lisibilité — comme sur un langage vivant. Cette fidélité donne un cadre, à l’intérieur duquel peut s’exprimer une vraie liberté.

La différence, c’est que je travaille avec une matière contemporaine, la résine, qui n’existait pas au Moyen Âge. Elle me permet de rendre ces formes accessibles aujourd’hui, sans en trahir l’esprit. Ce n’est donc pas la matière qui fait la tradition, mais l’intention et la justesse du geste.

Parler au regard contemporain ne consiste pas à changer ce langage, mais à le rendre à nouveau simple et lisible. Si l’intention est juste, l’objet trouve naturellement sa place dans les foyers d’aujourd’hui, dans la continuité de l’esprit des cathédrales.

À l’ère du numérique, des objets standardisés et de la déco « spirituelle » de grande distribution, quels sont, selon vous, les principaux dangers qui menacent l’authenticité de l’art chrétien, et comment votre atelier tente-t-il d’y résister concrètement ?

Le principal danger aujourd’hui, c’est la perte de sens. Beaucoup d’objets dits “spirituels” sont devenus des produits décoratifs : ils reprennent des codes religieux, mais sans intention réelle, sans enracinement. À force de standardisation, on finit par vider les formes de ce qu’elles portaient.

Il y a aussi la rapidité imposée par le numérique et la production de masse : tout doit être immédiat, reproductible, rentable. Or, l’art chrétien s’inscrit dans l’inverse — dans le temps long, dans le silence, dans une certaine intériorité.

À l’atelier, on essaie de résister très concrètement par la manière de faire : des pièces réalisées à la main, en petites séries, avec une attention réelle portée à chaque étape. Rien n’est automatisé au point d’effacer le geste.

Mais au fond, la vraie résistance est dans l’intention : ne pas chercher à faire “joli” ou “tendance”, mais juste. Créer des objets qui ne soient pas seulement regardés, mais qui puissent accompagner une prière. C’est cette exigence, discrète mais constante, qui permet de préserver une forme d’authenticité aujourd’hui.

Pouvez-vous nous décrire un exemple précis de commande (statue, crèche, objet de dévotion) où vous avez senti que votre travail jouait vraiment un rôle de médiation entre l’héritage des cathédrales et la vie spirituelle d’une famille ou d’une communauté aujourd’hui ?

Je pense notamment à certaines commandes autour de la Vierge, où je propose ce que j’appelle un “mot à Marie”. Concrètement, une famille me confie une intention de prière — parfois très simple, parfois liée à une épreuve — et cette intention est discrètement associée à la statue au moment de sa réalisation.

Dans ces cas-là, je ne fabrique pas seulement un objet : je travaille en ayant conscience qu’il est déjà attendu, déjà habité d’une certaine manière. Cela change le regard et le geste.

Avec une statue inspirée de Notre-Dame de Paris, par exemple, on s’inscrit dans une tradition très ancienne : depuis le Moyen Âge, ces images ne sont pas seulement faites pour être belles, mais pour accompagner la prière et transmettre la foi à travers des formes visibles .

Mais aujourd’hui, cette présence entre dans une maison, dans un coin prière, dans une vie concrète.

J’ai eu des retours de familles qui me disent que la statue devient un point de ralliement : on y dépose une intention, on y allume un cierge, les enfants s’y arrêtent. À ce moment-là, je vois bien que le lien se fait — entre l’héritage des cathédrales et la foi vécue aujourd’hui, de manière très simple.

C’est là que mon travail prend son sens : quand l’objet cesse d’être seulement une reproduction, pour devenir une présence qui accompagne réellement une vie de prière.

On observe un regain d’intérêt pour les racines chrétiennes et l’art sacré, comme l’a relevé l’article de Breizh-Info en 2026 : comment voyez-vous évoluer dans les prochaines années la place de l’art chrétien artisanal dans la société française, et quels nouveaux défis anticipez-vous pour un atelier comme le vôtre ?

Je pense que nous sommes à un moment assez contrasté. D’un côté, on voit un regain réel : davantage de baptêmes, un intérêt renouvelé pour les racines chrétiennes, et une recherche de sens qui pousse certaines familles à réintroduire des signes concrets de foi dans leur quotidien.

De l’autre, il existe aussi une forme de tension plus forte autour du fait religieux. L’art chrétien peut parfois être mal compris, réduit à un symbole culturel ou perçu avec défiance. Cela fait partie du contexte dans lequel nous travaillons aujourd’hui.

Dans les années à venir, je crois que l’art chrétien artisanal va trouver sa place précisément dans cet équilibre. Non pas comme quelque chose de spectaculaire, mais comme une présence discrète, enracinée, capable de toucher des foyers qui cherchent quelque chose de vrai.

Le défi, pour un atelier comme le mien, sera de rester fidèle à cette exigence : ne pas céder à la facilité ou à la production standardisée, tout en continuant à rendre ces objets accessibles. Et surtout, garder un travail juste — suffisamment humble pour ne pas s’imposer, mais assez habité pour continuer à transmettre quelque chose, même dans un contexte parfois plus incertain.

Pour conclure, quel conseil donneriez-vous à des familles, paroisses ou jeunes artistes chrétiens qui souhaitent, à leur échelle, préserver et faire revivre l’esprit des cathédrales dans leur quotidien et dans leur manière de prier, d’habiter ou de créer ?

Je leur dirais de ne pas chercher d’abord à faire grand, mais à faire juste.

L’esprit des cathédrales ne tient pas à leur taille, mais à l’intention qui les a fait naître : une foi vécue concrètement, jour après jour, à travers des gestes simples et fidèles. Dans une famille ou une paroisse, cela peut commencer très humblement — un coin prière soigné, une présence visible, un temps donné au silence.

Pour les artistes, je dirais de ne pas vouloir être originaux à tout prix, mais de s’enraciner. Prendre le temps de regarder, de comprendre ce que les anciens ont transmis, et travailler avec honnêteté. La créativité vient ensuite, presque naturellement, quand le geste est juste.

Préserver cet esprit aujourd’hui, ce n’est pas reproduire le passé à l’identique, mais continuer dans la même direction : chercher la vérité dans ce que l’on fait, et laisser cette vérité habiter les formes, les lieux, et la prière au quotidien.

Pour en savoir plus : https://cathedrales-art-chretien.com/